Au lendemain du congrès annuel des architectes qui a eu lieu à Saint-Etienne fin octobre 2014, Marie-Françoise Manière, Présidente de l’Union Nationale des Syndicats français d’Architectes (UNSFA), répond à nos questions. Contexte économique, enjeux, perspectives…

Dans quel contexte économique le congrès de cette année a-t-il eu lieu ?

MFM : De nombreuses entreprises et agences d’architectes connaissent de sérieuses difficultés économiques. On parle de plusieurs centaines de faillites en 2014 et les licenciements se multiplient. Les architectes sont confrontés à plusieurs difficultés. Tout d’abord, l’accès à la commande est limité, nous assistons à une raréfaction de la commande qui provoque un dumping des honoraires. Ensuite, les opérations et les réalisations se complexifient et impliquent des compétences de plus en plus larges et pointues qui ne sont pas rémunérées ou, en tout cas, pas à leur juste valeur. La demande d’association des architectes avec des bureaux d’études est grandissante – et pas toujours justifiée car les architectes ont généralement déjà ces compétences techniques – mais n’est pas facile à répercuter sur les honoraires. La demande d’innovation est également très forte et légitime mais elle a aussi un coût qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. Enfin, les architectes ont une image dépensière, ceci étant dû à médiatisation de projets architecturaux de grande ampleur affichant des budgets énormes. C’est un faux-procès et un amalgame. Le quotidien des architectes n’est pas celui-là. Nous intervenons la plupart du temps sur des marchés publics locaux à taille humaine, les budgets sont étudiés et serrés au maximum en amont. Un budget ne peut être dépassé sauf dans quelques cas qui restent anecdotiques.

Pouvez-vous nous dresser un bilan du congrès de Saint-Etienne ?

MFM : Un questionnaire a été diffusé aux participants à l’issue du congrès. 90 % se déclarent satisfaits ou très satisfaits. Ce congrès s’est avéré très « syndical » et ancré dans la réalité quotidienne et économique des architectes. Au début, le climat était très morose, voire pessimiste. Au fil du congrès, le pessimisme est tombé grâce aux tables-rondes, aux interventions de l’architecte Manuelle Gautrand ou encore du député Patrick Bloche. Les ateliers sur le BIM (Building Information Modeling ou, dans sa transcription française, Maquette Numérique du Bâtiment, MNB) ont ouvert des perspectives. Le travail collaboratif est plus que jamais d’actualité et pour travailler ensemble, il nous faut les mêmes outils. Les ateliers ont permis d’aller au-delà de certaines appréhensions. Ils ont montré que le BIM est une opportunité d’autant que les architectes ont les bases pour se l’approprier avec le recours à la 3D depuis déjà longtemps.

Projet de loi Macron, Rapport Bloche… le pouvoir politique semble s’intéresser à l’évolution de la profession d’architecte. Qu’en pensez-vous ?

MFM  :Le projet de loi Macron n’est absolument pas encourageant. Par exemple, il est prévu d’exonérer de recours aux architectes toutes les constructions agricoles de moins de 800 m². Autre inquiétude, l’ouverture du capital des sociétés à exercice libéral à des investisseurs, des fonds de pension, des majors de la construction, des groupes de bricolage… Une perte totale d’indépendance des architectes et une baisse du niveau d’exigence sont à craindre. Qu’en sera-t-il de la qualité et de la protection des consommateurs ? Face à un tel projet de loi, l’UNSFA appelle d’ailleurs les architectes à manifester le 22 janvier avec l’ensemble des professions libérales pour défendre leurs intérêts.

En ce qui concerne le projet de loi sur la transition énergétique, nous nous réjouissons de voir la France s’engager sur la voie de la rénovation énergétique des bâtiments. Mais ce projet de loi oublie totalement les architectes et la maitrise d’œuvre en général alors qu’il est indispensable de faire un diagnostic global d’un logement avant d’engager des travaux d’isolation thermique - ventilation, solidité, confort, valeur patrimoniale, règles techniques, urbanisme … - qui relève de leurs compétences.

Le rapport du député Patrick Bloche intitulé "Pour une création architecturale désirée et libérée", rendu public en juillet dernier, atténue quelque peu nos inquiétudes. L’UNSFA a été sollicitée dans la phase préparatoire de ce rapport. Les propositions vont dans le bon sens. Elles réaffirment l’importance de la qualité architecturale dans le cadre bâti et l’indépendance du corps architectural pour préserver les consommateurs. Cela va d’ailleurs à l’encontre du projet de loi Macron. Nous avons une autre source d’espoir du côté du ministère de la Culture avec la préparation d’une loi sur la liberté et la création, l’architecture et le patrimoine. Fleur Pellerin et ses équipes semblent prendre appui sur le rapport Bloche. En espérant que toutes ces bonnes intentions se transformeront en actes et en décisions concrètes.

Propos recueillis par Laurent Jacotey